Taxe carbone et redistribution

Taxe carbone et redistribution

Alors que Greta Thumberg s’indigne au sommet de l’ONU pour le climat, les émissions de gaz à effet de serre ne cessent de s’élever. Pour respecter la barre des deux degrés choisie par la COP 21, la concentration de CO2 devrait se stabiliser puis diminuer. Or elle augmente, à hauteur de 2 ppm (partie par million) par an. Il y a quelques mois , le gouvernement français annonça une augmentation de la taxe carbone. Une vague de contestation déferla sur le territoire français, les Gilets Jaunes, et une partie de la population s’indigna de l’égocentrisme des manifestants : c’est pourtant l’avenir des générations futures qui est en jeu ! Mais n’aurait-on pas oublié l’aspect inégalitaire de la taxe carbone ?

 

Quésaco « taxe carbone » ?

La taxe carbone ou CCE (Contribution Climat Énergie) existe depuis 2014. Elle s’ajoute à d’autres taxes qui sont la TICPE (Taxe Intérieur sur la Consommation de Produit Énergétique) et la TVA. En 2018, 61,4 % du prix du SP 95 correspond à des taxes. La TICPE représente à elle seule 73 % du montant des taxes, ce qui en fait la quatrième source de revenu de l’état. La CCE, quant à elle, est relative aux quantités de CO2 émises par la source d’énergie utilisée (essence, gazole, fioul…). Elle a vu sa valeur augmenter progressivement, passant de 7 euros à 55 euros par tonne de CO2 émise entre 2014 et 2019. L’ambition de la Loi finance de 2018 était d’atteindre 86,4 euros/t CO2 en 2022.

Contrairement aux autres taxes sur les carburants, la taxe carbone a pour mission d’intérioriser les externalités dues à l’émission de CO2. Cette taxe pigouvienne vise à atteindre un signal prix en accord avec le bien commun. Pour les économistes, calculer le coût de la tonne peut se révéler complexe. En effet, le cycle de vie du CO2 s’étale sur environ 80 ans, ce qui force à anticiper l’ensemble des dommages résultant de cette consommation tout au long de cette période. Payer une taxe carbone c’est donc transférer des fonds du présent vers les générations suivantes.

Une tonne de CO2 émise entraînerait 1200 euros de dommage sur la période. Avec un taux d’actualisation de 4% (voir Christian Gollier, « Le climat après la fin du mois »), cela conduit à payer 50 euros aujourd’hui. Une évaluation en accord avec le rapport de Stern et Stiglitz de 2017, évaluait la tonne de CO2 entre 40 et 80 euros. On estime qu’en moyenne, un être humain émet 5,5 tonnes de CO2 par an. Le gouvernement toucherait alors une recette carbone par tête d’environ 275 euros.

Payer une taxe carbone, c’est donc payer le vrai prix de sa consommation. Alors pourquoi des milliers de personne ont-elles occupé des ronds-points un peu partout en France ?

 

Opposition à la taxe carbone

Après les Bonnets Rouges en 2015, le mouvement populaire d’octobre 2018 fait à nouveau remonter des oppositions à la mise en place de la taxe.

Entre 2016 et 2018, la taxe carbone passe de 22 euros à 44,6 euros/t/CO2. En parallèle, le prix annuel moyen du baril de Brent augmente d’environ 60 %. L’augmentation des prix des carburants qui a mis le feu aux poudres est donc le résultat d’une augmentation de la taxe carbone mais surtout d’une augmentation des cours du pétrole. Les deux cumulés ont bien évidemment rendu le coup encore plus rude, mais surtout pour qui ?

Il est important de se souvenir que la taxe carbone constitue un instrument fiscal régressif : les taxes sur les carburants prennent une part relative dans les revenus des plus démunis supérieure à celle des plus aisés. Il faut aussi prendre en compte le facteur géographique : les zones péri-urbaines voire rurales abritent beaucoup de personnes à bas revenus. L’éloignement des services, et l’absence ou le manque de transport en commun conduisent inévitablement à une très forte dépendance aux carburants. Le manque de produits de substitution piège ces personnes, et les condamne à subir de plein fouet la hausse des prix.

« Jaune de rage » pouvait-on voir écrit sur les pancartes, trois mots qui illustrent le sentiment d’injustice ressenti par les manifestants. Un sentiment compréhensible quand on sait que 45 % des émissions de CO2 en Europe proviennent d’entreprises soumises à une taxe carbone deux fois moins importante que pour le reste des agents (dont les ménages).

Cette différence provient de l’European Trading Scheme (ETS), marché des quotas d’émission mis en place à partir de 2005. À la suite de la mise en place du système, une augmentation de 10% des investissements verts des entreprises a conduit à une diminution de leurs émissions. Arrivent les crises des subprimes et de la dette souveraine qui entraînent une diminution de la production et donc de la demande de quotas d’émissions. Actuellement le prix de la t/CO2 pour ces entreprises s’élève à 25 euros, son plus haut niveau depuis 2008. Un écart de prix aberrant, et ce même sur le plan de l’efficacité économique : le signal prix doit être le même pour tous.

Enfin, se pose le problème de l’utilisation des recettes de la taxe carbone. En 2016 par exemple, sur les 3,8 milliards de recettes, 3 milliards sont affectés au Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE). Le montant des fonds affectés à la transition écologique est donc minoritaire. L’utilisation des recettes est floue pour la population. Dans un contexte de suppression de l’ISF, augmenter la taxe carbone dont une partie des recettes est allouée au budget général constitue au minimum un mauvais message politique. Ces messages sont déterminants, car en fin de compte, c’est à la génération actuelle d’accepter la transition.

Pour autant, l’impact du CO2 sur le réchauffement climatique nous force à agir.  Malgré son aspect inégalitaire et un système global encore imparfait (ETS, manque de coordination internationale, etc), une taxe carbone doit voir le jour. La question est : comment la rendre acceptable ?

 

Solutions et redistribution

« La goutte d’eau qui fait déborder le vase » est l’expression parfois employée pour dénoncer l’importance de la hausse des prix des carburants dans le mouvement des Gilets Jaunes. Comme on a pu le voir, c’est l’augmentation simultanée des cours du pétrole et de la CCE qui en est à l’origine. Dans un contexte de hausse des prix d’un produit peu substituable, est-il avisé de la part du gouvernement d’augmenter la pression fiscale ?

Entre 2000 et 2002, la TIPP flottante variait en sens inverse des cours du pétrole. Une hausse des cours du Brent était donc amortie par une diminution de la taxe. Un tel mécanisme en 2018 aurait évité en théorie une hausse trop brusque. Or, ce n’est pas l’objectif d’une taxe carbone. Cette dernière doit mesurer l’impact des émissions de CO2 dont la valeur ne dépend absolument pas des cours du pétrole. De plus, si chaque pays adoptait cette pratique, les exportateurs de pétrole n’auraient qu’à augmenter leurs prix jusqu’à réduire la part de la taxe à zéro.

Tout réside en réalité dans l’allocation des recettes.

La commission Rocard donne une première piste : utiliser une partie des recettes pour financer des projets bas carbones, et l’autre pour réduire les charges sociales. En moyenne annuelle, la charge sociale s’élève à 28 055 euros / ind. En reprenant les chiffres cités plus haut, on comprend que, même en utilisant toutes les recettes carbone (soit 275 euros / ind), l’effet serait marginal, et le serait de plus en plus puisque tout l’intérêt de la taxe réside dans la diminution des émissions, donc des recettes.

En revanche, Helmuth Cremer et Norbert Ladoux montrent que rendre une partie des recettes de la taxe pigouvienne à ceux pour qui elle est la plus lourde à supporter, permet de donner un aspect redistributif à la politique environnementale. Une idée dans la lignée de la tribune du 17 Janvier 2019 du Wall Street journal, signée par 27 lauréats du prix Nobel d’économie. Ces derniers défendent unanimement une taxe carbone dont l’ensemble des recettes serait redistribué uniformément à la population. Christian Gollier soutient l’idée de Cremer et Ladoux, considérant que la redistribution doit être orientée seulement vers les personnes les plus démunies, mais tout en conservant une part des recettes pour d’autres utilisations.

 

En quelques mots…

Le processus de lutte contre les émissions de CO2 sera décisif pour la préservation d’un milieu viable pour l’Homme, ainsi que dans la sauvegarde de nos équilibres démocratiques. Les mouvements populaires nous montrent que la transition écologique doit être équitable, au risque d’entraîner la création de faux adversaires. Dans ce sens, lutter contre les émissions de CO2 en conservant nos valeurs démocratiques nécessitera des processus de redistribution aussi réfléchis, voire plus, que la taxe carbone.

 

Par Maël Jammes

 

 

Le problème de l’art contemporain

Dire qu’on a du mal avec l’art contemporain, c’est toujours un problème vis-à-vis des autres et de soi-même.

Les autres 

Vis-à-vis des autres, d’abord, car les raisons pour lesquelles l’art contemporain pose problème ne sont souvent pas valables aux yeux des connaisseurs.

Devant un monochrome de Malevitch, si j’affirme qu’un “enfant peut faire la même chose”, on me prend pour cet idiot qui réduit l’art à un simple savoir-faire, on me résume à cette personne un peu limitée qui n’a pas compris que le Beau en art est bel et bien mort.

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Si je me scandalise que le Balloon Dog orange de Jeff Koons se soit vendu 58,4 millions de dollars chez Christie’s en 2013 et que j’assure “trouver la même chose à moins de 20 euros chez GiFi”, on sourit très poliment devant ma crédulité et ma méconnaissance du marché de l’art.

En société, affirmer ne pas comprendre l’art contemporain, c’est ainsi jouer le rôle du rabat-joie ou de “l’imbécile”.

Je suis forcément rabat-joie quand je ne partage pas l’euphorie générale qui se manifeste devant trois points noirs au milieu d’un carré blanc. J’ai un peu l’impression d’être un “imbécile” quand l’art contemporain suscite chez les autres une réflexion sur notre rapport à l’univers, et que moi je pense surtout que le billet d’entrée et l’audioguide m’ont coûté 15 euros.

J’ai beau me forcer : si je n’ai aucun scrupule à reconnaître que la peinture byzantine du IXème siècle me laisse de marbre, je me sens un peu coupable de dire que l’art contemporain provoque chez moi une espèce de malaise.

Affirmer que l’art contemporain pose problème est devenu délicat pour une raison simple : il est aujourd’hui institué. Pour aller à l’essentiel : il est entré dans les musées. Or, une œuvre qui passe la porte du Centre Pompidou ou du  MoMA c’est un peu comme un auteur qui entre dans la Pléiade : il devient peu ou prou impossible d’en formuler une critique qui ne soit pas érudite sans se mettre en danger. On peut être en désaccord, mais pas n’importe comment.

La mise en danger vis-à-vis des autres repose souvent sur le risque de révéler sa méconnaissance des codes artistiques, des déplacements, des références que l’artiste mobilise et prend plaisir à détourner. Confier que l’on n’aime pas l’art contemporain, c’est souvent avouer qu’on ne maîtrise pas assez l’histoire de l’art pour voir la subversion, comprendre la démarche, bref, comprendre pourquoi “c’est du génie !”.

Car l’art contemporain est souvent un plaisir intellectuel avant d’être un plaisir esthétique. Il suffit pour s’en convaincre de reprendre le jargon des artistes eux-mêmes.

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C’est, par exemple, Vasarely qui affirme avec ses multiples concevoir “un système d’art mural à intégrer organiquement dans l’architecture”. C’est aussi Michael Heizer qui déplace un bloc de granite de 340 tonnes pour l’exposer au Musée d’art du comté de Los Angeles et ainsi faire de “l’art statique”. Enfin, c’est Yves Klein qui réalise en 1958 à la galerie Iris Clert une exposition complètement vide au titre énigmatique : “La spécialisation de la sensibilité à l’état de matière première en sensibilité (dite “Le Vide”)”.

Devant ce plaisir intellectuel, nous ne sommes pas tous égaux. On le sait depuis La Distinction de Pierre Bourdieu, la culture légitime est une affaire d’initiés, c’est-à-dire une affaire d’origine sociale. Or, “l’influence de l’origine sociale n’est jamais aussi forte, toutes choses étant égales par ailleurs, qu’en matière de culture libre ou de culture d’avant-garde”.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Que le malaise que j’éprouve devant les autres, eux ne l’éprouvent peut-être pas. Pourquoi ? Car la stratification temporelle des goûts repose sur un double mouvement d’innovation des classes supérieures et de diffusion aux classes populaires. En un mot : l’art contemporain est fait par une élite, pour une élite, dans un souci de distinction. Si l’art contemporain me dérange, c’est que je n’appartiens probablement pas à cette élite.

Dans l’art contemporain, une poignée de galeries suffisent à faire le déclin ou le succès d’un artiste. La sociologue Annie Verger en cite quelques unes dans son article “Le champ des avants-garde” publié dans les Actes de la recherche en sciences sociales. Pêle-mêle : la galerie Jean Fournier, la galerie Iris Clert, la galerie Maeght. Le monopole de la consécration dans l’art contemporain est souvent détenu par des individus au fort capital social (Aimé Maeght rencontre Bonnard et Matisse, édite les poèmes de René Char), économique (Iris Clert est fille de grands propriétaires terriens et de banquiers), et culturel (les deux directrices de la Galerie Gillespie-Laage-Salomon sont historiennes).

Ainsi, si les classes supérieures sont “en avance” sur l’art contemporain, c’est qu’elles décident de ce qui sera artistique ou non. Si on trouve aujourd’hui les Marilyn Monroe d’Andy Warhol à la La Foir’Fouille, c’est par mimétisme des classes populaires : double mouvement d’innovation et de diffusion.

Le vrai problème de l’art contemporain se situe pourtant au-delà de ces inégalités sociales. Au fond, le Grand Prix de Rome n’a-t-il pas exercé dans le passé une influence semblable à celle des grandes galeries parisiennes aujourd’hui ? N’y a-t-il pas toujours eu d’art populaire et d’art “légitime” ?

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Moi

C’est en réalité vis-à-vis de moi-même, spectateur, que se situe le véritable problème. C’est un fait : l’art contemporain est une mise en doute si radicale du jugement esthétique qu’il dégonfle mes certitudes en matière d’art pour les réduire à ce qu’elles ont de minimal. Ce  qui me touche, ce que je trouve artistique, a probablement été décrié dans le passé puis digéré et finalement adulé des dizaines d’années plus tard. Je suis au fond toujours condamné au rejet de l’art qui m’est contemporain. En perpétuel retard sur les créations de mon époque, je suis comme forcé d’attendre que d’autres digèrent la nouveauté pour me la rendre plus familière.

L’histoire de l’art nous enseigne d’ailleurs qu’il faut redoubler de prudence lorsqu’on condamne le renouvellement des formes artistiques.

La plupart des historiens retiennent comme acte fondateur de l’art moderne – au choix – l’ouverture du Salon des Refusés de 1863 ou l’exposition de l’Olympia au Salon de 1865. Dans les deux cas, Manet n’échappe pas aux rires moqueurs de ses contemporains. Ernest Chesneau, critique d’art alors en vogue décrit « une ignorance presque enfantine des premiers éléments du dessin, parti-pris de vulgarité inconcevable ».

Mais voilà, après le clip de Womanizer de Britney Spears et les happenings d’Yves Klein où de jeunes femmes nues s’enduisent de peinture bleue, le scandale de 1865 n’est plus si tapageur et le propos d’Ernest Chesneau nous semble clairement rétrograde. Olympia s’est assagie et Manet est devenu très fréquentable.

La démarche de Carolee Schneemann autour de “l’espace vulvique” qui consiste, disons-le, à dérouler un rouleau de papier logé dans son vagin, m’apparaîtra-t-elle un jour artistique avant de m’inspirer le sentiment d’une imposture ? Le doute est permis.

Le problème de l’art contemporain, c’est qu’on ne sait pas si la confusion qu’il provoque est l’indice que mon jugement est prisonnier de son époque, ou que, décidément, nous faisons fausse route.

 

par Rémi Perrichon

Le problème non résolu de la désertification

Desertification 1.Rose Mba Mebiame

Les alertes des scientifiques sur les dommages environnementaux sont de plus en plus fréquentes. Si l’on entend beaucoup parler – à raison – des modes de production d’énergie, de l’alimentation ou de la gestion des déchets, un phénomène tout aussi important se déroule sous nos yeux : la désertification. Et là aussi, nous parvient un méli-mélo de divergences au sein de la communauté scientifique et d’actions politiques parfois incohérentes, autour d’un terme dont la définition nous semble parfois imprécise. Que met-on derrière ce mot ? Quelles en sont les causes ? Quelles solutions – optimales ? – sont mises en place pour pallier les conséquences économiques, sociales et environnementales de ce processus de désertification ?

Déserts et désertification : quelques précisions

Les déserts sont caractérisés par une pluviométrie et une densité de la population très faibles. Des facteurs géologiques, climatiques et biologiques peuvent être à l’origine de leur formation, qui peut donc s’effectuer de façon naturelle. Le Sahara, par exemple, serait né il y a plusieurs millions d’années, et alternerait entre périodes de sécheresse et périodes de fertilité. Il existe des déserts chauds, des déserts tempérés et des déserts froids comme l’Antarctique.

Si le terme de désertification a souvent été repris comme désignant le processus d’expansion des déserts tels que le Sahara, Marc Bied-Charreton, agro-économiste, géographe et Professeur, le définit plus exactement comme « un processus qui conduit à la dégradation des terres et des ressources du milieu naturel, essentiellement dans les zones arides, semi-arides et subhumides ». Ce phénomène est aujourd’hui essentiellement observé en périphérie des déserts chauds.

Ce qui a été pointé du doigt depuis plusieurs décennies est le rôle de l’homme dans ce processus, et l’impact dévastateur de la désertification sur la population ainsi que sur l’écosystème. En effet, si des phénomènes de désertification peuvent apparaître sans que des activités humaines en soient responsables, ce n’est pas toujours le cas. Des mécanismes complexes mêlant périodes de sécheresse prolongées et systèmes d’exploitation controversés sont mis en cause. Le surpâturage, la surexploitation des ressources, la réduction des temps de repos des sols cultivés, les monocultures dites « modernes » ou d’autres pratiques agricoles non durables ont été à l’origine d’un appauvrissement considérable de sols à risques, comme le sud du Sahara ou du désert de Gobi (pour plus de précisions, voir les informations fournies par la F.A.O. – lien en fin d’article). Des chercheurs ont conclu lors d’une étude (Thomas, N. et Nigam, S. 2018) que le désert du Sahara s’est étendu de façon significative d’environ 10% – mesure prenant en compte les précipitations – au cours du XXème siècle.

Pourquoi la désertification pose-t-elle problème ?

Le problème est qu’environ deux milliards de personnes dans le monde vivent sur ou à proximité des zones désertiques ou en processus de désertification. Les premiers continents en danger sont l’Asie et l’Afrique ; deux personnes sur trois sont concernés par ce phénomène au sud de la méditerranée. Les inquiétudes se portent également sur la partie sud de l’Amérique du Nord, l’Australie et dans une certaine mesure les pays riverains du nord de la méditerranée. La communauté scientifique étudie de plus en plus l’impact de la dégradation du sol sur la pauvreté. Il a été montré dans une étude réalisée au niveau macroéconomique que la dégradation du sol avait un impact indirect sur la pauvreté, car elle réduit significativement l’impact positif d’une augmentation du revenu par habitant sur la diminution de la pauvreté (Barbier et Hochard, 2016). Certains craignent même un cercle vicieux, dans lequel davantage de pauvreté pousserait à exploiter davantage le sol pour survivre, et donc à une dégradation du sol plus importante (voir, par exemple, Reynolds, J.F. et. al 2007). La désertification est devenue une nouvelle cause de migration – ou au moins un facteur aggravant- pour certaines régions comme le nord de l’Afrique subsaharienne ou le Mexique (selon l’UNCCD).

Les perspectives pour les prochaines décennies sont assez alarmantes si l’on prend en compte la croissance de la population mondiale. La sécurité alimentaire pourrait être fortement compromise, car pour nourrir la population estimée de 2050, il nous faudrait augmenter fortement la production globale – d’au moins 70%, selon l’Economics of Land Degradation Initiative- ce qui est difficilement faisable avec des terres en moins sans endommager les terres disponibles. La transition économique et sociale des pays en voie de développement peut induire une augmentation de la demande d’eau, pour les industries ou pour le tourisme. L’approvisionnement en eau est déjà un problème, et constituera un enjeu majeur à grande échelle dans un futur très proche.

L’incapacité des terres dégradées à se ressourcer impacte bien évidemment la flore, mais également la faune qui ne peut plus se nourrir. En outre, ces phénomènes locaux ont un impact sur l’environnement global : par exemple, la mise en suspension des particules fines des sols peut atteindre les hautes couches de l’atmosphère et augmenter ainsi l’effet de serre. Les ressources globales en eau diminuent : certains grands lacs, comme le lac Tchad, rétrécissent. Le climat risque de devenir plus variable et violent, en particulier en Afrique (Bied-Charreton, M., 2017).

Des réactions ambitieuses … et réellement efficaces ?

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Face à ce phénomène, de nombreux acteurs publics et privés ont été à l’initiative de projets de plus ou moins grande ampleur. Des organisations internationales comme les Nations Unies ont initié des conventions – par exemple UNCCD, convention de lutte contre la désertification ; UNFCCC, convention cadre sur les changements climatiques ; UNCBD, convention sur la diversité biologique – afin de donner des directives et des objectifs aux Etats possédant des terres se désertifiant, mais aussi aux Etats proposant des aides publiques au développement. En termes d’actions étatiques, les grandes murailles vertes, initiées dans la seconde moitié du XXème siècle, sont des exemples notoires. En Afrique subsaharienne, 20 pays se sont alliés afin de créer une mosaïque de terres suivant les Sustainable Development Goals proposés par les Nations Unies ; cela se traduit – entre autres – par la plantation d’arbres le long de la frontière sud du Sahara. Dans la région de la Mongolie intérieure, au nord de la Chine, le gouvernement procède depuis 1978 à la plantation en masse d’arbres. En effet, les arbres, de par leur longévité et leur capacité à émettre de puissants systèmes racinaires, sont vus comme un rempart face à la menace. Cette solution ne fait pourtant pas l’unanimité, en particulier au sein de la communauté scientifique, qui dans sa majorité critique une solution utopiste qui pourrait avoir des effets contraires aux objectifs de revitalisation du sol. Jiang Gaoming, Professeur de géographie à l’université de Hawaii, critique la politique d’afforestation chinoise, en ce qu’elle provoque un épuisement des réseaux d’eau souterrains et ne règle donc pas le problème de la désertification. En cause, la monoculture – essentiellement des peupliers et des saules, la surplantation dans un territoire inadapté à une flore aussi importante, et une absence de suivi qui conduit à la mort d’une grande partie des arbres plantés quelques années seulement après leur mise en terre. Par ailleurs, le gouvernement chinois n’encourage pas ou trop peu une transition dans les modes de production agricole et d’élevage, et ne cherche pas ou trop peu à relocaliser les populations des zones concernées. Selon lui, la pose de clôtures ou l’herbification seraient des solutions plus efficaces.

Plusieurs chercheurs comme Marc Bied-Charreton encouragent à plus de lucidité afin de pallier les problématiques de développement, pour lesquelles beaucoup de solutions proposées ont échoué. Définir des objectifs chiffrés et contraignants, et construire des mécanismes de financement et de compensation spécifiques– ce que ne fait pas l’UNCCD par exemple – pousseraient les pays engagés sur le papier à faire de ces enjeux une priorité concrète. Il faut encourager davantage les investissements agricoles de long terme – difficilement faisables aujourd’hui par les agriculteurs locaux qui sont souvent soumis à une instabilité des prix – cohérents avec les nécessités de court terme. Plus de coopération entre les acteurs publics – comme les ministères – mais aussi entre les providents d’aide au développement permettrait de faire des avancées concrète sur le terrain, et non principalement théoriques.

Conclusion

Une chose est de se rendre compte du problème, une autre est de mettre en œuvre des moyens pour trouver des solutions efficaces. Si nous agissons trop tard, nous serons bientôt tous – et pas seulement les états locaux – directement ou indirectement atteints.

par Rose Mba Mebiame

 

References

Barber, E. B., Hochard, J.P., “Does Land Degradation Increase Poverty in Developing Countries?”, May 2016

Bied-Charreton, M., « Problématique de la Dégradation et de la Restauration des Terres ; les questions posées par la compensation », Comité Scientifique Français de la Désertification, décembre 2017

Economics of Land Degradation Initiative: Report for policy and decision makers, 2015

Gaoming, J., Stopping the sandstorms, China Dialogue, 13.04.2007

Reynolds, J.F. et. al, Global desertification : building a science for dryland development, Science, May 2007

Thomas, N., Nigam, S., Twentieth-Century Climate Change over Africa: Seasonal Hydroclimate Trends and Sahara Desert Expansion, Journal of Climate, May 2018, vol. 31

UNCCD, Migration and desertification, thematic fact sheet series No.3

http://www.fao.org/3/V0265F/v0265f01.htm

https://wad.jrc.ec.europa.eu/biodiversity

Interview : Kamel Daoud

Kamel Daoud est un écrivain et journaliste algérien. Après une carrière au Quotidien d’Oran ponctuée par la rédaction de nombreuses chroniques, il se voit décerner le prix Goncourt du premier roman en 2015 pour Meursault, contre-enquête. The TSEconomist est allé à la rencontre de cet écrivain et vous propose dans les lignes qui suivent une réflexion sur notre rapport à l’identité et à la littérature.

L’identité nationale se construit à partir d’imaginaire, de certains actes marquants, de l’interprétation que l’on en fait, ou du souvenir qu’il en reste. Pourquoi, d’après-vous, ce sont les images et les récits plutôt que les idées qui contribuent le plus à la fabrique de l’identité nationale ? (Mehdi)

Je pense que l’imaginaire conditionne l’idée que l’on se fait de sa propre identité parce que c’est ce qui se transmet en premier dans le milieu familial. Les histoires qu’on nous raconte nous font rêver. La mémoire et l’identité sont d’abord transmises par le milieu familial, par les parents, les grands-parents, les gens autour de vous. Cela commence avec des récits, des histoires, des souvenirs, des images, avant d’arriver à l’âge où on peut conceptualiser, avoir des idées, à partir de vingt ans ou plus tard.

L’identité c’est d’abord des mémoires, des sculptures, de l’art, avant d’être des idées.

Vous avez dénoncé, lors de votre venue à Toulouse, le silence pesant qui avait fait suite à la guerre civile en Algérie. Vous avez encouragé les algériens à en parler, en reconnaissant que cela n’était pas chose facile. Pourquoi la littérature, qui semble la plus apte à briser ce silence – à travers la fiction notamment – a tant de mal à le faire, encore à ce jour ? (Rémi)

Je pense qu’il y a plusieurs raisons à ce silence-là. D’abord, cela peut être expliqué par la proximité. C’est une guerre qui vient de finir il y a à peu près dix ans et on en voit encore les séquelles. La deuxième raison, c’est que je pense que les imaginaires ne se commandent pas. On peut vouloir rêver mais on ne commande pas le menu de ses rêves. C’est lié à votre capacité à admettre les refoulements, à imaginer, à supporter la douleur de l’expression, dire les choses qui vous ont fait mal. La littérature c’est une façon de rêver et le rêve ne se commande pas.

C’est aussi dû au fait que c’est une guerre qui reste encore inexplicable. Dans une guerre classique, on sait qui est coupable, on sait qui est tueur, on identifie le mort. Dans les guerres civiles, il est très difficile de savoir qui est coupable même si schématiquement on peut dire que ce sont les premiers qui ont attaqué les deuxièmes ou que ce sont les deuxièmes qui ont déposé des bombes en premier etc. La vérité est alors très floue et la responsabilité l’est encore plus.

La troisième raison est qu’il faut que ce travail ne soit pas uniquement fait par la littérature mais aussi par les institutions – je parle de l’école, des médias, des historiens, des élites universitaires.
Je pense aussi que c’est lié à l’histoire immédiate de l’Algérie. Ce pays a été saigné de ses élites parce que c’est une guerre qui a pris en sandwich les élites qui étaient très peu autonomes. Beaucoup de gens sont partis, beaucoup de gens ne veulent plus revenir sur cette guerre car ils reviennent sur les raisons de leur départ, sur une douleur intime et personnelle.
Il y a aussi une autre raison liée au système d’intérêt éditorial. On peut écrire sur la guerre d’Algérie, encore faut-il que cela intéresse le marché éditorial français.

Vous avez soutenu à maintes reprises que dans le monde dit arabe, on ne parlait pas l’arabe littéraire qui est réservé aux plus érudits. Pour parvenir à une démocratisation de la culture, est-ce que vous pensez qu’il faille passer par un enrichissement de l’arabe dialectal ou par une vulgarisation – au sens de simplification – de l’arabe littéraire ? (Mehdi)

Je n’aime pas certaines expressions, comme “arabe littéraire”, car cela veut dire que l’autre est un arabe de rue, un arabe plébéien. Il n’y a pas d’arabe « littéraire ». Il y a la langue arabe et il y a les langues algériennes comme le tamazight, darija et autres. Je n’aime pas cette hiérarchie de caste qui consiste à dire qu’il y a une langue classique, une autre qui ne l’est pas. C’est comme si je disais “En France, vous parlez Latin, et vous parlez un latin de rue – à propos du Français”. Ce n’est pas le cas. Dans le monde dit arabe, personne ne parle arabe. Chaque pays parle sa propre langue. Ce ne sont pas des langues institutionnalisées. Il y a un grand linguiste en Occident qui disait qu’une langue est un dialecte avec une armée, ou un Etat, qui est derrière. Donc si ces langues-là avaient un pouvoir politique, si on avait un roi avec une académie des langues algériennes, nous aurions eu des langues algériennes et aussi la langue arabe. Je ne suis pas quelqu’un qui refuse la langue arabe, mais ce que je n’aime pas c’est l’usage idéologique, identitaire et de caste que l’on en fait. Je n’aime pas qu’il y ait une sorte de hiérarchie des langues. Les expressions, qu’elles soient artistiques ou d’idées… il y a une loi de la nature : elles viendront. Elles se sont exprimées en arabe dit « littéraire » il y a quelques siècles, elles s’expriment en d’autres langues, maintenant en Français ou en Anglais ou en Chinois, et je pense que dans notre propre pays, avec la consolidation de l’Etat nation, avec la consolidation de l’identité, nous allons enrichir nos propres langues et nous allons y exprimer nos idées. Déjà, les chansons qui nous touchent le plus en Algérie, ce ne sont pas les chansons chantées en arabe mais celles chantées en tamazight, en algérien ou en oranais comme le raï. La chanson exprime d’ores et déjà ce que nous ressentons, cette chaire et ce corps qui sont niés par un clergé. J’éclaircis mes positions : je ne suis pas contre la langue arabe. L’arabité m’appartient, et je ne lui appartiens pas. C’est ce que je répète souvent. Je suis contre l’usage idéologique, contre l’usage de caste et de domination de cette langue. Ce n’est pas nous qui excluons la langue arabe de notre patrimoine mais c’est elle qui nous exclut.

Vous avez dit, et même écrit, que l’écriture était la seule ruse contre la mort. Est-ce que vous concevez l’écriture comme une ruse qui permet d’avoir le dessus sur la mort – grâce à la postérité par exemple – ou est-ce que la ruse c’est d’utiliser la mort comme le moteur de l’écriture ?(Rémi)

La littérature assure la postérité mais aussi l’antériorité. C’est à dire, la mémoire, et la mémoire transmise. On me pose souvent cette question sur cette expression sur ce roman-là, Zabor, où j’ai parlé de l’écriture comme étant une des rares ruses contre la mort. Effectivement, vous lisez les œuvres, vous parlez à quelqu’un qui est mort depuis mille ans. Parce que vous en lisez les œuvres et vous allez écrire peut-être un livre que des gens qui ne sont pas encore nés vont lire. Je pense que dans notre pratique, l’art, la littérature, l’image, l’icône sont ce que nous avons trouvé comme moyens pour surmonter le temps et la distance. Je peux discuter avec vous alors que je n’ai jamais eu l’occasion de vous rencontrer parce que vous me lisez, ou bien le contraire. Je peux mourir, et continuer cette conversation et ainsi de suite. Donc c’est une forme d’éternité maîtrisée. C’est une forme de prière qui ne demande pas la soumission et ça, c’est quelque chose de très important. Maintenant pour la mort, je pense que la mort est fondamentale pour toutes les cultures. La redéfinir, ne pas l’affronter, en parler, la mettre au centre de notre culture n’est pas quelque chose de pathologique. La mort est essentielle, la mort est là. On parle du mystère de la mort, mais ce qui est inexplicable c’est la vie, pourquoi nous sommes là. La mort c’est une fin en soi mais autour de ce vide on peut construire l’intensité de la vie, la précarité de la vie, l’inexplicable et l’absurde de la vie, la chance unique d’être vivant. Autant de choses qui peuvent être construites autour de ce puits sans fond qu’est la mort. C’est une réflexion essentielle pour la civilisation. On a commencé à être des êtres civilisés lorsqu’on a inventé la sépulture, c’est à dire lorsqu’on a plus ou moins donné corps au vide.

On vous a souvent demandé quelles étaient vos habitudes d’écriture, vos rituels, la vitesse à laquelle vous écrivez. Pourriez-vous nous parler de Kamel Daoud lecteur ? (Mehdi)

Je lisais énormément. Je suis d’abord un lecteur. J’aurais voulu être un lecteur toute ma vie. Maintenant je suis devenu écrivain parce que parfois j’ai envie de lire certains livres que je ne trouve pas donc je finis par les écrire ou par en rêver. Pour moi, le rare moment d’apesanteur c’est de choisir un livre et de le lire. Je n’aime pas, par exemple, lire sur commande. Je n’aime pas lire un livre car il vient d’être publié, et ensuite avoir un avis sur ce celui-ci. J’aime les digressions. J’aime beaucoup relire. Je relis Borjes souvent, Marguerite Yourcenar très souvent, Michel Tournier encore plus souvent. Je suis un grand relecteur. Je lis lentement les nouveautés. Rarement d’ailleurs les nouveautés. Mais je relis énormément les classiques. Ce que j’aime c’est cette liberté de choisir un livre que personne ne m’a commandé, dont personne n’attend de moi une fiche ou un avis. Et je lis parce que ça me permet de me libérer, de sentir de l’apesanteur, de sentir de la récréation, du divertissement, du ludique, de l’allégement, du plaisir. La lecture pour moi c’est un exercice, comme l’écriture d’ailleurs, un exercice fondamentalement ludique. 

L’écriture est la victoire, ou l’illusion d’une victoire de l’ordre sur le désordre. Vous avez confié que l’addiction à l’écriture vous est dictée par une sorte de nécessité, de tension, de rythme. Le plaisir d’une mise en ordre. La lecture est-elle pour vous une expérience du temps, un moyen d’échapper à l’absurdité du monde, l’exercice d’une liberté ? Aussi, pouvez-vous préciser ce côté ludique de la lecture ? Lire, est-ce faire l’expérience de sa liberté, d’engager un dialogue avec les morts ? (Rémi)

C’est une sorte d’intimité partagée. Lire c’est partager l’intimité du monde, c’est à dire saisir l’intimité de quelqu’un que je n’ai jamais croisé, qu’il s’appelle Dostoievski ou Nabokov. Que je n’ai jamais connu, que je n’aurai jamais l’occasion de connaître. Pourtant je suis dans une sorte de partage intime absolu. Ça c’est la première des choses.

La deuxième c’est que j’ai une sorte d’intolérance au temps qui passe et la lecture me permet justement d’avoir cette illusion d’échapper au temps, à cette mécanique du temps. Un des premiers romans qui m’avait fasciné c’était La machine à explorer le temps, bien entendu. Le paradoxe du temps est incroyable. La lecture permet cette illusion de suspendre le temps, de vivre une autre vie. Nous n’avons pas l’occasion de beaucoup voyager, comme vous le faites, pour des problèmes de visa, d’économie, d’argent, etc. Lire c’est être partout quand on le veut et c’est quelque chose de fondamental. C’est aussi ce côté ludique qui est intéressant, c’est d’être allongé, de se désincarner par l’alphabet, et de pouvoir voyager. Imaginez, j’habitais un petit village où on n’avait pas beaucoup l’occasion ni de bouger, ni d’aller plus loin que quinze kilomètres et d’un coup je lis sur les îles, je relis Jules Verne, les voyages vers l’espace. J’étais un amateur incroyable, inconditionnel de la science-fiction. Tout cela m’a apporté la désincarnation, l’apesanteur et le sentiment de vivre plusieurs vies. Peut-être que la réincarnation existe : il suffit d’ouvrir les livres.

On peut constater dans votre œuvre et dans vos interventions un certain optimisme quand vous évoquez le futur des sociétés du monde arabe. Quels sont les éléments qui vous laissent penser qu’une évolution des conditions de vie et des mentalités est possible malgré le verrouillage du système politique qui s’est déjà accaparé les médias, l’éducation, et la religion notamment. (Mehdi)

Je fais plus confiance à l’Homme qu’à l’histoire. Je pense que d’un point de vue logique, nous avons toutes les raisons de désespérer. Nous avons des économies de rente, une population qui a été repoussée vers l’ignorance, vers la démission, vers la croyance plutôt que la citoyenneté. Nous avons des élites qui ne sont pas autonomes, donc qui n’ont pas les moyens d’agir sur le réel, qui ont perdu leur légitimité, qui sont parties, ou qui sont impuissantes en restant sur place. Donc il y a autant de raisons de désespérer. Mais d’un autre côté, je ne suis pas d’un naturel optimiste par raison, mais par colère, par sentiment de dignité. Je me dis, puisque je suis vivant, plutôt être vaincu à la fin qu’au début. Si je suis vaincu au début, qu’est-ce que je vais faire des années qui me restent ? Autant continuer. J’ai des enfants, et j’espère mériter, dans leur mémoire, l’idée que je me suis un peu battu, que j’ai défendu l’idée de liberté et de dignité. Je ne dis pas qu’on va forcément réussir. Mais, vous savez, je suis un grand lecteur d’histoires. Et lorsque je lis des romans fabuleux comme L’œuvre au noir de Yourcenar, je me dis que nous sommes dans ces époques médianes, qui sont douloureuses, mystérieuses, énigmatiques, injustes et inquisitoires, mais qui sont les prémices d’une société qui va venir, peut-être pas prochainement – à l’échelle d’une vie, on désespère –, mais dans un siècle ou deux. Il faut y croire, peut-être que c’est une manière de ne pas mourir absolument et bêtement.

Pour terminer, au-delà de votre statut d’écrivain, vous n’hésitez pas à intervenir régulièrement dans l’espace public. Est-ce que vous pensez aujourd’hui qu’il faut renouer avec la figure de l’intellectuel engagé ?

Est-ce qu’on peut se désengager ? Je ne crois pas. Moi j’aurais voulu avoir beaucoup de livres, vivre dans un pays stable, avoir des jardins à côté de moi, être riche pour ne pas penser à l’argent. Je ne me serais alors jamais engagé. Comme disait quelqu’un, il faut avoir un pays pour avoir une maison, donc j’aurais voulu avoir une maison avant, mais il faut un pays tout autour. On ne peut pas se désengager. Renouer avec la figure de l’intellectuel engagé… Il ne s’agit pas de renouer car cela nous est imposé. Si j’étais un écrivain russe à l’époque du bloc communiste, et que j’avais ma liberté, j’aurais écrit des livres. Mais quelqu’un comme Soljenitsyne ou d’autres sont attaqués dans leur liberté d’écrire et de lire, donc ils se retrouvent à défendre l’idée de liberté, et sont donc engagés malgré eux. On ne s’engage pas parce qu’on en a envie. On s’engage car cela est inévitable. Qui parle de l’avenir maintenant ? Les populistes. Qui promet le salut et la réponse ? Les populistes. Qui se donnent le droit de discourir sur le statut de la femme, la procréation, l’avortement, la migration, le rapport à l’autre, l’altérité ? Les populistes. Nous avons peut-être besoin de récupérer ce droit à la parole que les populistes maintenant ont pu récupérer à leur avantage.

propos recueillis par Mehdi Berrada et Rémi Perrichon

Justice sociale et redistribution

Le débat autour des remèdes à apporter à l’injustice sociale est aujourd’hui polarisé autour de la question de la redistribution. S’il s’agit d’un aspect essentiel de la justice sociale, le risque serait d’oublier qu’il n’est pas le seul.

Pourquoi la redistribution est-elle un enjeu important dans nos sociétés ?

Pour comprendre les enjeux de la redistribution et les sources du débat qu’elle alimente, il semble d’abord nécessaire de revenir sur les principes qui la précèdent. A première vue, la nécessité d’une redistribution vient du fait que le principe d’égalité entre les Hommes, quel que soit le sens qu’on donne à cette égalité, est une idée profondément ancrée dans les sociétés. Comme l’écrivent Pierre Rosanvallon et Jean-Paul Fitoussi dans Le nouvel âge des inégalités, « Il n’est pas de théorie sociale, même les plus critiques eu égard à certains critères d’égalité, qui ne soit fondée elle-même sur l’exigence de l’égalité dans au moins une dimension. Comment, en effet, se prévaloir d’une attitude éthique, si chaque individu ne se voit pas accorder une égale considération dans un certain domaine (…)? » Depuis des siècles, philosophes, sociologues et économistes s’interrogent sur les différentes conceptions de l’égalité qui guident les rapports entre les Hommes. Car la notion d’égalité est plurielle : il en existe probablement autant de définitions que de représentations subjectives que l’on peut s’en faire, chaque situation particulière pouvant engendrer une nouvelle réflexion sur la définition de l’égalité qui semble la plus juste et appropriée. C’est ainsi que l’on comprend la dimension éminemment subjective et problématique de la définition d’une seule égalité qui sous-tendrait la promotion d’une forme unique de justice sociale dans une société.

Comment penser alors les débats autour de la redistribution ?

Le principe premier de la redistribution est d’opérer des prélèvements puis des transferts afin de corriger des dotations initiales inégales pour créer les conditions réelles de l’égalité que l’on entend promouvoir. En France, selon le sociologue François Dubet, deux grands principes sous-tendent cette redistribution. Le plus ancien, le principe d’égalité des places, vise à réduire les écarts entre les conditions de vie des plus modestes et des plus aisés. Sa promotion passe notamment par une redistribution dite verticale, qui s’incarne essentiellement dans le principe de progressivité de l’impôt en France. L’autre idée qui sous-tend la justice sociale (et donc la redistribution), serait celle d’égalité des chances qui correspond au principe méritocratique, idée beaucoup plus prégnante aujourd’hui. Dans cette optique méritocratique, l’État a pu mettre en place différents dispositifs afin d’essayer de créer des conditions égales là où le changement social peine à se faire. Transferts purs sous condition de ressource (à l’image des minima sociaux), « discrimination positive », politiques de quotas, sont autant d’illustrations de cette volonté de donner à tous les mêmes chances de réussir. Voilà, en théorie, une manière de définir la redistribution en France.

Venons-en maintenant à la pratique. Pour s’attaquer de manière concrète à l’injustice sociale, il apparaît nécessaire de choisir un angle d’attaque. Or, selon l’angle choisi, on va plutôt favoriser l’un ou l’autre des principes cités précédemment. On s’expose dès lors à heurter la définition subjective de l’égalité de certains individus. En effet, égalité des places et égalité des chances n’appellent pas les mêmes mécanismes redistributifs. Ainsi, là où certains verront la mise en pratique de leur conception de l’égalité, d’autres pourront ne pas y trouver satisfaction. On comprend donc pourquoi le système de redistribution français n’a cessé de provoquer des oppositions dans son histoire. On peut simplifier cette opposition entre deux courants principaux : d’un côté un courant de mouvance libérale qui accorde plus d’importance à l’égalité des chances et accepte l’existence d’inégalités dès lors qu’elles reposent sur le mérite ; de l’autre, un courant qui préconise plutôt une redistribution verticale en vue de réduire les écarts entre les plus riches et les plus modestes dans une optique d’égalité des situations.

En outre, les débats viennent aussi de ce que la promotion de la justice sociale semble se heurter à des difficultés pratiques, en termes d’efficacité économique. Certains mécanismes de redistribution semblent ne plus être en mesure de promouvoir l’idée de justice sociale qui a justifié leur mise en place. C’est ce que dénoncent par exemple Thomas Piketty, Camille Landais et Emmanuel Saez dans Pour une révolution fiscale. Les auteurs estiment que le système fiscal actuel avantage les 1% les plus riches qui se voient relativement peu prélevés en raison de la nature de leur revenu (le capital étant moins taxé que les revenus du travail), soulignant ainsi les contradictions d’un système construit au départ pour assurer la progressivité fiscale. Le lien entre redistribution et justice sociale n’est donc pas mécanique.

Mais la redistribution ne résume pas à elle seule la justice sociale …

Parce que ses conceptions sont plurielles, souvent antagonistes, les arguments du débat qu’alimente la redistribution ne sont donc jamais simples à comprendre. Le risque serait alors, en polarisant la réflexion sur le thème de la redistribution, de négliger les sources de l’injustice sociale pour se concentrer seulement sur la manière de la réduire. Pourtant, avant même de vouloir redistribuer, peut-être faudrait-il s’interroger sur les sources et la persistance de ces inégalités que l’on souhaite corriger.

Il semble nécessaire de revenir ici sur un principe fondamental de l’idéal de justice sociale en France : le principe d’égalité des chances. Polariser le débat sur le système de redistribution reviendrait à considérer comme acquis le fait que, une fois les dotations initiales corrigées, ce principe soit réalisé. Or, rien n’est moins sûr. En effet, ainsi postulée, l’égalité des chances (qui mobilise des valeurs essentielles de liberté et d’autonomie) laisse croire que les hommes sont seuls maîtres de leurs réussites et de leurs échecs, une fois les moyens pour réussir distribués. Ainsi, il omet l’action du milieu social, comme si la redistribution permettait de mettre tout le monde sur la même ligne de départ. Or, le milieu social semble bel et bien avoir un effet sur la réussite. On constate en France une influence très importante de l’origine sociale sur les trajectoires individuelles. De même, on observe des phénomènes de discriminations dans de nombreuses sphères de la vie sociale (accès à l’emploi, au logement etc.). Ainsi, contre l’idée de la réussite comme récompense du mérite, on peut souligner le fait que les individus ne sont pas toujours placés dans des conditions d’égalité en raison de critères (appartenance ethnique, sexe, ou lieu de résidence par exemple) qui les éliminent de facto de la course. Il y a donc une réflexion à mener, en amont de celle sur la redistribution, sur l’influence d’autres facteurs que les simples ressources économiques dans la formation des inégalités sociales.

En outre, comme le souligne encore Dubet : « La méritocratie est intolérable quand elle associe l’orgueil des gagnants au mépris pour les perdants ». Cela nous amène à souligner que la justice sociale ne se limite pas à la réussite matérielle. En effet, les luttes sociales pour l’égalité ne sont pas exclusivement fondées sur la volonté d’obtenir des avantages matériels mais sont aussi des luttes pour la reconnaissance, comme le souligne le philosophe Axel Honneth. Au-delà d’une égalité matérielle, ce que doit aussi promouvoir la justice sociale c’est donc une égale reconnaissance. C’est là une dimension essentielle de la vie sociale puisque, comme le précise Dubet, les inégalités sont aussi des « expériences subjectives, des sentiments et des émotions participant à la formation, à la destruction parfois, des sujets ». La reconnaissance, en participant à la valorisation des individus aussi bien dans l’intimité que dans les sphères publiques (reconnaissance de droits égaux) et collectives (reconnaissance d’une utilité sociale) contribue ainsi à renforcer le sentiment d’égalité. Il semble donc également important aujourd’hui de prendre en compte la reconnaissance comme un élément essentiel de la justice sociale.

Certes, la redistribution semble être indispensable dans une logique de promotion d’égalité entre individus. Néanmoins, il n’est pas certain qu’elle soit suffisante pour assurer la promotion des idéaux de justice sociale et pour réduire les inégalités. De plus, sa dimension subjective en fait un élément sans cesse débattu et remis en question, ce qui est susceptible de limiter d’autant plus son action. Dès lors, il semble absolument nécessaire de mobiliser d’autres éléments, tels l’effet du milieu social ou l’importance de la reconnaissance, afin de faire avancer la réflexion et de continuer à lutter contre les inégalités au sein de la société.

par Clémentine Bouleau