Taxe carbone et redistribution

Taxe carbone et redistribution

Alors que Greta Thumberg s’indigne au sommet de l’ONU pour le climat, les émissions de gaz à effet de serre ne cessent de s’élever. Pour respecter la barre des deux degrés choisie par la COP 21, la concentration de CO2 devrait se stabiliser puis diminuer. Or elle augmente, à hauteur de 2 ppm (partie par million) par an. Il y a quelques mois , le gouvernement français annonça une augmentation de la taxe carbone. Une vague de contestation déferla sur le territoire français, les Gilets Jaunes, et une partie de la population s’indigna de l’égocentrisme des manifestants : c’est pourtant l’avenir des générations futures qui est en jeu ! Mais n’aurait-on pas oublié l’aspect inégalitaire de la taxe carbone ?

 

Quésaco « taxe carbone » ?

La taxe carbone ou CCE (Contribution Climat Énergie) existe depuis 2014. Elle s’ajoute à d’autres taxes qui sont la TICPE (Taxe Intérieur sur la Consommation de Produit Énergétique) et la TVA. En 2018, 61,4 % du prix du SP 95 correspond à des taxes. La TICPE représente à elle seule 73 % du montant des taxes, ce qui en fait la quatrième source de revenu de l’état. La CCE, quant à elle, est relative aux quantités de CO2 émises par la source d’énergie utilisée (essence, gazole, fioul…). Elle a vu sa valeur augmenter progressivement, passant de 7 euros à 55 euros par tonne de CO2 émise entre 2014 et 2019. L’ambition de la Loi finance de 2018 était d’atteindre 86,4 euros/t CO2 en 2022.

Contrairement aux autres taxes sur les carburants, la taxe carbone a pour mission d’intérioriser les externalités dues à l’émission de CO2. Cette taxe pigouvienne vise à atteindre un signal prix en accord avec le bien commun. Pour les économistes, calculer le coût de la tonne peut se révéler complexe. En effet, le cycle de vie du CO2 s’étale sur environ 80 ans, ce qui force à anticiper l’ensemble des dommages résultant de cette consommation tout au long de cette période. Payer une taxe carbone c’est donc transférer des fonds du présent vers les générations suivantes.

Une tonne de CO2 émise entraînerait 1200 euros de dommage sur la période. Avec un taux d’actualisation de 4% (voir Christian Gollier, « Le climat après la fin du mois »), cela conduit à payer 50 euros aujourd’hui. Une évaluation en accord avec le rapport de Stern et Stiglitz de 2017, évaluait la tonne de CO2 entre 40 et 80 euros. On estime qu’en moyenne, un être humain émet 5,5 tonnes de CO2 par an. Le gouvernement toucherait alors une recette carbone par tête d’environ 275 euros.

Payer une taxe carbone, c’est donc payer le vrai prix de sa consommation. Alors pourquoi des milliers de personne ont-elles occupé des ronds-points un peu partout en France ?

 

Opposition à la taxe carbone

Après les Bonnets Rouges en 2015, le mouvement populaire d’octobre 2018 fait à nouveau remonter des oppositions à la mise en place de la taxe.

Entre 2016 et 2018, la taxe carbone passe de 22 euros à 44,6 euros/t/CO2. En parallèle, le prix annuel moyen du baril de Brent augmente d’environ 60 %. L’augmentation des prix des carburants qui a mis le feu aux poudres est donc le résultat d’une augmentation de la taxe carbone mais surtout d’une augmentation des cours du pétrole. Les deux cumulés ont bien évidemment rendu le coup encore plus rude, mais surtout pour qui ?

Il est important de se souvenir que la taxe carbone constitue un instrument fiscal régressif : les taxes sur les carburants prennent une part relative dans les revenus des plus démunis supérieure à celle des plus aisés. Il faut aussi prendre en compte le facteur géographique : les zones péri-urbaines voire rurales abritent beaucoup de personnes à bas revenus. L’éloignement des services, et l’absence ou le manque de transport en commun conduisent inévitablement à une très forte dépendance aux carburants. Le manque de produits de substitution piège ces personnes, et les condamne à subir de plein fouet la hausse des prix.

« Jaune de rage » pouvait-on voir écrit sur les pancartes, trois mots qui illustrent le sentiment d’injustice ressenti par les manifestants. Un sentiment compréhensible quand on sait que 45 % des émissions de CO2 en Europe proviennent d’entreprises soumises à une taxe carbone deux fois moins importante que pour le reste des agents (dont les ménages).

Cette différence provient de l’European Trading Scheme (ETS), marché des quotas d’émission mis en place à partir de 2005. À la suite de la mise en place du système, une augmentation de 10% des investissements verts des entreprises a conduit à une diminution de leurs émissions. Arrivent les crises des subprimes et de la dette souveraine qui entraînent une diminution de la production et donc de la demande de quotas d’émissions. Actuellement le prix de la t/CO2 pour ces entreprises s’élève à 25 euros, son plus haut niveau depuis 2008. Un écart de prix aberrant, et ce même sur le plan de l’efficacité économique : le signal prix doit être le même pour tous.

Enfin, se pose le problème de l’utilisation des recettes de la taxe carbone. En 2016 par exemple, sur les 3,8 milliards de recettes, 3 milliards sont affectés au Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE). Le montant des fonds affectés à la transition écologique est donc minoritaire. L’utilisation des recettes est floue pour la population. Dans un contexte de suppression de l’ISF, augmenter la taxe carbone dont une partie des recettes est allouée au budget général constitue au minimum un mauvais message politique. Ces messages sont déterminants, car en fin de compte, c’est à la génération actuelle d’accepter la transition.

Pour autant, l’impact du CO2 sur le réchauffement climatique nous force à agir.  Malgré son aspect inégalitaire et un système global encore imparfait (ETS, manque de coordination internationale, etc), une taxe carbone doit voir le jour. La question est : comment la rendre acceptable ?

 

Solutions et redistribution

« La goutte d’eau qui fait déborder le vase » est l’expression parfois employée pour dénoncer l’importance de la hausse des prix des carburants dans le mouvement des Gilets Jaunes. Comme on a pu le voir, c’est l’augmentation simultanée des cours du pétrole et de la CCE qui en est à l’origine. Dans un contexte de hausse des prix d’un produit peu substituable, est-il avisé de la part du gouvernement d’augmenter la pression fiscale ?

Entre 2000 et 2002, la TIPP flottante variait en sens inverse des cours du pétrole. Une hausse des cours du Brent était donc amortie par une diminution de la taxe. Un tel mécanisme en 2018 aurait évité en théorie une hausse trop brusque. Or, ce n’est pas l’objectif d’une taxe carbone. Cette dernière doit mesurer l’impact des émissions de CO2 dont la valeur ne dépend absolument pas des cours du pétrole. De plus, si chaque pays adoptait cette pratique, les exportateurs de pétrole n’auraient qu’à augmenter leurs prix jusqu’à réduire la part de la taxe à zéro.

Tout réside en réalité dans l’allocation des recettes.

La commission Rocard donne une première piste : utiliser une partie des recettes pour financer des projets bas carbones, et l’autre pour réduire les charges sociales. En moyenne annuelle, la charge sociale s’élève à 28 055 euros / ind. En reprenant les chiffres cités plus haut, on comprend que, même en utilisant toutes les recettes carbone (soit 275 euros / ind), l’effet serait marginal, et le serait de plus en plus puisque tout l’intérêt de la taxe réside dans la diminution des émissions, donc des recettes.

En revanche, Helmuth Cremer et Norbert Ladoux montrent que rendre une partie des recettes de la taxe pigouvienne à ceux pour qui elle est la plus lourde à supporter, permet de donner un aspect redistributif à la politique environnementale. Une idée dans la lignée de la tribune du 17 Janvier 2019 du Wall Street journal, signée par 27 lauréats du prix Nobel d’économie. Ces derniers défendent unanimement une taxe carbone dont l’ensemble des recettes serait redistribué uniformément à la population. Christian Gollier soutient l’idée de Cremer et Ladoux, considérant que la redistribution doit être orientée seulement vers les personnes les plus démunies, mais tout en conservant une part des recettes pour d’autres utilisations.

 

En quelques mots…

Le processus de lutte contre les émissions de CO2 sera décisif pour la préservation d’un milieu viable pour l’Homme, ainsi que dans la sauvegarde de nos équilibres démocratiques. Les mouvements populaires nous montrent que la transition écologique doit être équitable, au risque d’entraîner la création de faux adversaires. Dans ce sens, lutter contre les émissions de CO2 en conservant nos valeurs démocratiques nécessitera des processus de redistribution aussi réfléchis, voire plus, que la taxe carbone.

 

Par Maël Jammes

 

 

Interview with Julien Grenet from PSE

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Julien Grenet is a researcher at the CNRS, an Associate Professor at Paris School of Economics, and one of the founders of the Institut des Politiques Publiques. He is specialised in education economics, public economics and market design. He is known by the general public for his participation in the public debate and the vulgarisation of economic concepts in some media such as France Culture.

 

He agreed to talk to the magazine about his work as a researcher, the importance for economists to be involved in the public debate and about modern issues that the french educational system is facing today.

 

Why did you create l’Institut des Politiques Publiques? What are its specificities?

We created l’Institut des Politiques Publiques – IPP – with Antoine Bozio in 2011. It followed a six-year period that Antoine spent in London working for the Institute for Fiscal Studies – IFS, which is our main inspiration for IPP. What was lacking in France was an institute that evaluates public policy, tries to put together the insights of academic research and translates them into policy brief reports targeting a broader audience such as policymakers, journalists and citizens. We felt that there was a very good academic research in public policies existing in France, but most of the results were not really conveyed to the general debate, which is, in my opinion, quite unfortunate. IFS was a good model to import in France. We started small but we have  grown up ever since, trying to cover a broad range of topics that are interesting for the public debate, such as tax policies, education, housing, pension, and environment. We also work on health issues.

What is your opinion, as a researcher, on the role of economists in the public debate?

I do not want to be judgmental on what we should do or not do. There are different ways to contribute to the public debate. From my point of view, you do so through the academic output you produce that then spills over onto the public debate. You should also try to meet policymakers. The important thing is to participate in the debate on topics that you know, and only on them. Unfortunately, it is not always the case, and that sort of attitude may damage the reputation of economists. I am personally trying to restrict my interventions to questions on education or housing, since I have worked on it.

Why did you choose to study education, and more specifically social segregation and selection processes, as your main topic?

I started to study education because it was the topic of my Master thesis. What drove me to this is that I come from a family of teachers whose social mobility upwards was entirely due to school.  I was shocked in a way by the fact that through the education system, my family managed to climb up the social ladder. Today, we sometimes have the impression that it does not play this role anymore, and we wonder what is wrong with our educational system. I think the tools of economists have a lot to say. What we can learn with economics is improving the efficiency of the educational system.

I went into it for personal reasons; afterwards, the topics that I have addressed are more random. I started working on the return of education, which is a very classic question. Then, since I was working in the same office as Gabrielle Fack, who was working on housing, we thought about working on something in between those two fields of interest. We started working on the effect of school zoning (“la carte scolaire” in French) on housing prices. We thought that this system was one way to assign students to schools, but we actually found out there were many others. We started reading about the school choice mechanism and got interested in that. It is a very dynamic field in economics: how to assign students to schools? How to assign teachers to schools? How to drive students to higher education programs?

In France, there has been a lot going on on the subject lately, and this is important for the public debate. We heard a lot about Admission Post Bac and Parcoursup; those are, in my opinion, important technical tools for policy implications or policy effects. We empirically know quite little about how their effect in the real world. I think this is where we, as economists, can contribute: by improving these tools.

According to the OECD, France is one of the most unequal countries in terms of climbing up the social ladder. What is your analysis?

I think that there are many reasons to it; yet, we can hardly identify them. What the OECD has shown is that at the age of 15, your performance is more determined by your social background in France than in any other country. France is typically in the top three countries where social determinism is the strongest at school.

One reason is that our educational system, especially the middle school system – between 11 and 15 years old – is highly segregated. From research, we know that ghetto schools harm students who are studying there beyond the effect of social background. This segregation in the school system increases inequalities. This might be due to different things: the level of residential segregation is very high in France, and the way we assign students to schools is far from being optimal. As we are assigning students to their local school, if the neighborhood is segregated, then the school is going to be segregated too.

There are many other ways to assign students that we could use. For instance, there is what we call “control school choice” that tries to achieve a balance in the social composition. We could also redesign the school boundaries, or “school catchment”, so that they would be more diverse in their intake students. That is one important topic to be addressed: can we reduce segregation in school by using different methods of assignment?

There is also a problem with how teachers are assigned to school. Typically, young teachers, who are inexperienced, are assigned to the most deprived schools in France, which is obviously a problem. We know that teachers have their biggest efficiency improvement during their first few years of teaching. Hence, students from deprived schools have less probability to benefit from the most efficient teaching.

There is also an issue with the educational system. The French system is very good at selecting an elite and the whole system is created to detect these students who go all their way up to “classes préparatoires”, “grandes écoles” and so on. However, it is not so good to have as many students as possible to succeed. We have a very strong elite but, in the meantime, we are losing a lot of students along the way. France has a high drop-out rate: many students quit school with no certification. Another problem with the system is that vocational courses are seen as a personal failure, unlike many other countries. Therefore, a lot of students who follow this path feel like they failed their studies.

Your research focuses on assignment algorithms. What consequences did you find of such algorithms on students’ choices?

France is a very centralised country; hence, it is more inclined to use these algorithms to assign students and teachers than other countries. There has been very little involvement of researchers and economists to design these algorithms. In fact, a lot of research on this assignment mechanism comes from the U.S.. It is a branch of design mechanism theory which received a lot of visibility thanks to the Nobel prize of Alvin Roth and Lloyd Shapley in 2012. They really transformed the landscape in many dimensions:  for example, the assignment of students to school in the U.S. has been completely redesigned in many cities using these algorithms. Kidney exchanges now rely on these algorithms, and there are many new applications, such as social housing allocation.

In France, in my opinion, the main problem is the fact that there is not enough transparency about these algorithms. They exist in order to produce the best possible matching between students and schools, to try to maximize satisfaction while respecting several priority rules. The problem is that, the way the algorithms and the priority rules work are not well known. This has led many people to reject the whole idea of selecting people with algorithms because they feel that there is a black box, like a lottery, when in fact, an algorithm is just a tool.

What really matters is the way you design priorities. If you have two students who apply to a school and there is only one seat left, which student has the priority over the other is a political decision depending on which criteria you promote – students with better grades, students who live closer to the school, students with a lower social background, … This is not sufficiently explained and democratically decided. The issue today is to bring research into these algorithms, so that there are more discussions and a better understanding of the way they work.

You are currently working on a project on social mix. Why it is a topic of interest? What are your preliminary results and your analysis?

We have already said that the lack of social mobility is one of the reasons why there is so little mobility upward in France. The question is how to address this problem. We have several potential ways of doing it. We could use the  , we could redesign the school catchment area, we could also close some schools and send some students away from their original choice, like in the city center rather than in a suburban area.

We do not have many empirical results telling us in which case we should use this or that tool nor do we know the actual effect of some tools on segregation. Moreover, these effects are mitigated by the behavior of the parents: if they decide to send their child to a private school, we might not get as much social mix as we initially wanted. Therefore, we are trying to evaluate different ways to assign students to school in order to create social mix and evaluate their effect. To do so, we are using several experiments that were launched across the country, and we try to compare the effect of these experiments on social mix.

The reason why we want to increase social mix is because we believe it is going to reduce inequalities. We are interested in the effect of social mixing on both students’ performance and their non cognitive aptitudes: their self-confidence, their social fatalism and the way they perceive others – the perception of difference. What we are trying to use here is the fact that, in some experiments, even if we found a large effect on social mix,

We try to evaluate this through surveys that are conducted in schools. We are now proceeding in the second wave; two other waves  are coming. What we try to evaluate is how does the change of the school social composition individually affect the students through their performance in school and their non-cognitive outcomes. If we look at the literature, there is no evidence of this, especially on the non-cognitive aptitudes, because we cannot really measure it with administrative data. We need to go to the schools and directly ask students some questions. That is our contribution to the literature: trying to answer one of these questions.

Finally, what results in your research were you surprised of?

I did not anticipate the fact that this students’ assignment mechanism would have such a big impact on the composition of schools. I started to work on these assignment mechanisms looking at several high schools in Paris. In 2013, the educational authority of Paris adopted an algorithm to replace the manual procedure. As a part of the algorithm, they created a bonus for low-income students. This bonus would increase their priority, and as a result, the social segregation in high schools in Paris went down by 30 % in only two years, which is huge. This had not been anticipated by the local education authority because they did not think that the way the bonus had been created would make that bonus so large. They did not realise that they gave almost automatically their first choice to low-income students. This completely changed the landscape of Paris, which was the most segregated area in France. This is no longer the case.

By working on this data, I realised that these tools are in fact even more powerful than any reform. For instance, the “assouplissement de la carte scolaire” was relaxing these schools’ catchment areas, so that students could apply to schools that are away from their homes. In reality, this had very little effect on the social composition, whereas these school choice algorithms, like the one implemented in Paris, had a huge impact with very little coverage in the media. The numbers shown in the graph are explanatory: the low-income students now have a bigger set of choices than before. This is one of the surprises of research and economics: it is not because something is not looked upon by researchers or does not get any attention, that it is not existing. You can be like an archeologist: you can dig the results up that were unknown until now and they can change the way you see and understand the educational system.

 

By Thomas Séron

Le problème de l’art contemporain

Dire qu’on a du mal avec l’art contemporain, c’est toujours un problème vis-à-vis des autres et de soi-même.

Les autres 

Vis-à-vis des autres, d’abord, car les raisons pour lesquelles l’art contemporain pose problème ne sont souvent pas valables aux yeux des connaisseurs.

Devant un monochrome de Malevitch, si j’affirme qu’un “enfant peut faire la même chose”, on me prend pour cet idiot qui réduit l’art à un simple savoir-faire, on me résume à cette personne un peu limitée qui n’a pas compris que le Beau en art est bel et bien mort.

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Si je me scandalise que le Balloon Dog orange de Jeff Koons se soit vendu 58,4 millions de dollars chez Christie’s en 2013 et que j’assure “trouver la même chose à moins de 20 euros chez GiFi”, on sourit très poliment devant ma crédulité et ma méconnaissance du marché de l’art.

En société, affirmer ne pas comprendre l’art contemporain, c’est ainsi jouer le rôle du rabat-joie ou de “l’imbécile”.

Je suis forcément rabat-joie quand je ne partage pas l’euphorie générale qui se manifeste devant trois points noirs au milieu d’un carré blanc. J’ai un peu l’impression d’être un “imbécile” quand l’art contemporain suscite chez les autres une réflexion sur notre rapport à l’univers, et que moi je pense surtout que le billet d’entrée et l’audioguide m’ont coûté 15 euros.

J’ai beau me forcer : si je n’ai aucun scrupule à reconnaître que la peinture byzantine du IXème siècle me laisse de marbre, je me sens un peu coupable de dire que l’art contemporain provoque chez moi une espèce de malaise.

Affirmer que l’art contemporain pose problème est devenu délicat pour une raison simple : il est aujourd’hui institué. Pour aller à l’essentiel : il est entré dans les musées. Or, une œuvre qui passe la porte du Centre Pompidou ou du  MoMA c’est un peu comme un auteur qui entre dans la Pléiade : il devient peu ou prou impossible d’en formuler une critique qui ne soit pas érudite sans se mettre en danger. On peut être en désaccord, mais pas n’importe comment.

La mise en danger vis-à-vis des autres repose souvent sur le risque de révéler sa méconnaissance des codes artistiques, des déplacements, des références que l’artiste mobilise et prend plaisir à détourner. Confier que l’on n’aime pas l’art contemporain, c’est souvent avouer qu’on ne maîtrise pas assez l’histoire de l’art pour voir la subversion, comprendre la démarche, bref, comprendre pourquoi “c’est du génie !”.

Car l’art contemporain est souvent un plaisir intellectuel avant d’être un plaisir esthétique. Il suffit pour s’en convaincre de reprendre le jargon des artistes eux-mêmes.

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C’est, par exemple, Vasarely qui affirme avec ses multiples concevoir “un système d’art mural à intégrer organiquement dans l’architecture”. C’est aussi Michael Heizer qui déplace un bloc de granite de 340 tonnes pour l’exposer au Musée d’art du comté de Los Angeles et ainsi faire de “l’art statique”. Enfin, c’est Yves Klein qui réalise en 1958 à la galerie Iris Clert une exposition complètement vide au titre énigmatique : “La spécialisation de la sensibilité à l’état de matière première en sensibilité (dite “Le Vide”)”.

Devant ce plaisir intellectuel, nous ne sommes pas tous égaux. On le sait depuis La Distinction de Pierre Bourdieu, la culture légitime est une affaire d’initiés, c’est-à-dire une affaire d’origine sociale. Or, “l’influence de l’origine sociale n’est jamais aussi forte, toutes choses étant égales par ailleurs, qu’en matière de culture libre ou de culture d’avant-garde”.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Que le malaise que j’éprouve devant les autres, eux ne l’éprouvent peut-être pas. Pourquoi ? Car la stratification temporelle des goûts repose sur un double mouvement d’innovation des classes supérieures et de diffusion aux classes populaires. En un mot : l’art contemporain est fait par une élite, pour une élite, dans un souci de distinction. Si l’art contemporain me dérange, c’est que je n’appartiens probablement pas à cette élite.

Dans l’art contemporain, une poignée de galeries suffisent à faire le déclin ou le succès d’un artiste. La sociologue Annie Verger en cite quelques unes dans son article “Le champ des avants-garde” publié dans les Actes de la recherche en sciences sociales. Pêle-mêle : la galerie Jean Fournier, la galerie Iris Clert, la galerie Maeght. Le monopole de la consécration dans l’art contemporain est souvent détenu par des individus au fort capital social (Aimé Maeght rencontre Bonnard et Matisse, édite les poèmes de René Char), économique (Iris Clert est fille de grands propriétaires terriens et de banquiers), et culturel (les deux directrices de la Galerie Gillespie-Laage-Salomon sont historiennes).

Ainsi, si les classes supérieures sont “en avance” sur l’art contemporain, c’est qu’elles décident de ce qui sera artistique ou non. Si on trouve aujourd’hui les Marilyn Monroe d’Andy Warhol à la La Foir’Fouille, c’est par mimétisme des classes populaires : double mouvement d’innovation et de diffusion.

Le vrai problème de l’art contemporain se situe pourtant au-delà de ces inégalités sociales. Au fond, le Grand Prix de Rome n’a-t-il pas exercé dans le passé une influence semblable à celle des grandes galeries parisiennes aujourd’hui ? N’y a-t-il pas toujours eu d’art populaire et d’art “légitime” ?

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Moi

C’est en réalité vis-à-vis de moi-même, spectateur, que se situe le véritable problème. C’est un fait : l’art contemporain est une mise en doute si radicale du jugement esthétique qu’il dégonfle mes certitudes en matière d’art pour les réduire à ce qu’elles ont de minimal. Ce  qui me touche, ce que je trouve artistique, a probablement été décrié dans le passé puis digéré et finalement adulé des dizaines d’années plus tard. Je suis au fond toujours condamné au rejet de l’art qui m’est contemporain. En perpétuel retard sur les créations de mon époque, je suis comme forcé d’attendre que d’autres digèrent la nouveauté pour me la rendre plus familière.

L’histoire de l’art nous enseigne d’ailleurs qu’il faut redoubler de prudence lorsqu’on condamne le renouvellement des formes artistiques.

La plupart des historiens retiennent comme acte fondateur de l’art moderne – au choix – l’ouverture du Salon des Refusés de 1863 ou l’exposition de l’Olympia au Salon de 1865. Dans les deux cas, Manet n’échappe pas aux rires moqueurs de ses contemporains. Ernest Chesneau, critique d’art alors en vogue décrit « une ignorance presque enfantine des premiers éléments du dessin, parti-pris de vulgarité inconcevable ».

Mais voilà, après le clip de Womanizer de Britney Spears et les happenings d’Yves Klein où de jeunes femmes nues s’enduisent de peinture bleue, le scandale de 1865 n’est plus si tapageur et le propos d’Ernest Chesneau nous semble clairement rétrograde. Olympia s’est assagie et Manet est devenu très fréquentable.

La démarche de Carolee Schneemann autour de “l’espace vulvique” qui consiste, disons-le, à dérouler un rouleau de papier logé dans son vagin, m’apparaîtra-t-elle un jour artistique avant de m’inspirer le sentiment d’une imposture ? Le doute est permis.

Le problème de l’art contemporain, c’est qu’on ne sait pas si la confusion qu’il provoque est l’indice que mon jugement est prisonnier de son époque, ou que, décidément, nous faisons fausse route.

 

par Rémi Perrichon